LES TÉTINES NOIRES ET LE TRAUMATISME FONDATEUR

(Ou comment j’ai pris rendez-vous avec mon chaos originel en novembre 2019)

La vérité ?

Je ne suis pas devenue accro au live grâce à IDLES, The Murder Capital ou un batteur en slip made in Brighton. Ça date pas d’hier cette folie.

Tout ça, c’est l’onde de choc.

La conséquence d’un séisme beaucoup plus ancien.

Début 90. Bordeaux.

J’ai 19 ans, je suis à l’école de journalisme, un stylo qui fuit, un ego encore sous garantie, et on m’envoie couvrir un truc mystérieux : le festival Boucherie Production.

Sur le papier : punk.
Dans la salle : punk.
Dans ma boîte crânienne : WTF.

Et puis…

Les Tétines Noires.

Jetées dans la fosse punk. Ils sont à peine plus vieux que moi. Et franchement ils ont du courage.

Ils arrivent avec leur proposition artistique non négociable. Et rien que pour ça : respect.

Ils jouent face à des mecs venus pour les Garçons Bouchers. Et eux tiennent leur ligne face à des types en bombers qui ne comprennent pas ce qu’ils voient.

Comme moi.

Ce n’était pas un groupe.

C’était une messe noire improvisée par des étudiants en beaux-arts qui auraient trouvé un passage secret entre Kantor, Alien et un cirque déglingué.

Costumes étranges. Rituels. Riffs déviants. Une présence scénique qui t’embarque.

Et moi, premier rang, 19 ans, en train de réaliser :

Ah. Donc un concert peut faire ÇA.

Ce soir-là, j’ai tout pris.

La folie.
Le théâtre.
Le son.

Et cette phrase qui s’est imprimée sans consentement :

Je veux ça. Toujours.

LES TÉTINES NOIRES : L’OVNI SCÉNIQUE

Dans l’histoire du post-punk français, ils sont le chaînon manquant, le fragment radioactif.

Weird, radicaux, inclassables et curieusement absents des récits officiels.

Trop indisciplinés pour les anthologies, trop visionnaires pour les classements.

Ils ont mélangé rock expressionniste, performance corporelle, théâtre gothique bricolé, sons chelous, humour noir et poésie malade.

Du post-punk, oui mais possédé.

Du théâtre, oui mais dangereux.

Du live, oui mais avec un risque d’apparition surnaturelle.

Ils ont été, pour moi, la première preuve, en France, que le live pouvait être… autre chose.

Autre chose que ce que je connaissais : cinq types bien peignés qui chantent des trucs avec zéro risque artistique dedans.

RETOUR AUX ORIGINES

2019. La Machine du Moulin Rouge.

Près de 30 ans ont passé.

Je retourne voir mes traumatiseurs d’origine en première partie de The Young Gods.

Déjà choc des publics autour d’une affiche musicalement immanquable.

Et surtout, je veux vérifier si j’avais rêvé.

Spoiler : pas du tout.

Ils débarquent exactement comme en 1990 : rien ne semble aller ensemble, rien ne devrait fonctionner et pourtant, tout fonctionne.

Tu t’attends à retrouver un groupe post-punk culte, un peu vieilli, un peu poli par les années ?

Non.

Pas du tout.

Les mecs débarquent avec un pied de micro humain.

Oui.

Un humain.

À poil.

Avec des pompons.

Porté sur scène sur le dos du bassiste comme un monstrueux totem de soirée Erasmus qui aurait dérapé.

Le public n’a même pas eu le temps de cligner : ça y est, la secte était de retour.

Derrière, Goliam au clavier, affublé d’un masque de poule et d’ailes d’ange.

Le chanteur-guitariste, le sublime Comte d’Eldorado, en costard blanc avec guitare et un vuvuzela rose qui n’avait rien demandé à personne.

Une esthétique : « ferme expérimentale tombe sur un atelier de performance barrée ».

Dans la salle, j’ai vu les fans de The Young Gods respirer de travers.

Et moi, au premier rang, j’ai senti mon cerveau se replier comme un transat :

Putain… c’était exactement comme dans mes souvenirs.

Ce mélange de génie, de provocation et cette joie de foutre le bazar dans les conventions… intacte.

Même Hervé, mon partenaire de fosse, musicien, fan de trucs bizarres, solide sur ses appuis, et qui les voyait pour la première fois, a traversé toutes les couleurs du spectre humain.

Quand le bassiste a posé le pied de micro humain en face de lui, j’ai vu son âme sortir de son corps cinq secondes.

Au premier rang, je me surprends à murmurer :

Putain… c’était pas un bug.

C’était la matrice.

CONCLUSION

Et quand j’ai relu Emmanuelle Hubaut, alias le Comte d’Eldorado, dire à Obskure Mag qu’il aimait « semer des cailloux pour permettre à l’auditeur de trouver un nouveau chemin », j’ai juste éclaté de rire.

Parce que lui, il ne m’a pas semé un caillou.

Il m’a glissé un pavé maudit dans la chaussure.

Le genre qu’on ne peut plus retirer.

Le genre qui t’oblige à marcher autrement pour le reste de ta vie.

Voilà pourquoi je reviens toujours en fosse.

Voilà pourquoi je cherche encore ce vertige-là.

Les Tétines Noires m’ont juste appris un truc :

on ne guérit jamais de son premier séisme.

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