SNAYX ET SLEAFORD MODS OU 50 NUANCES DE FUCK OFF

SLEAFORD MODS SUR LA SCENE DU CASINO DE PARIS 2026

(Ou comment l’exaspération britannique a mis le feu aux dorures du Casino de Paris)

Crashbar du Casino de Paris.
Salle pleine. Public hétérogène. Pas très jeune. Moi non plus remarque.
Rien que d’avoir fait Saint-Lazare / Casino de Paris à pied après deux heures d’embouteillages, j’ai les pieds qui gonflent, la batterie sociale à plat et déjà le fuck-off-au-mètre à 8 sur 10.
Et le concert n’a même pas commencé.

Dans la fosse : des barbus. Beaucoup.
Des femmes seules aussi. On est trois côte à côte rien que sur ma ligne. Des minettes en kilt et piercing. Des vieux post-punks fatigués mais déterminés. Chemises à carreaux. Chaussettes montantes.
De bonnes têtes de fosseux qui rôdent d’habitude autour des scènes secondaires des festivals, là où les amplis sont plus gros que le catering.

Et puis, au milieu de tout ça, pas mal de silhouettes qui ont l’air de sortir directement du conseil d’administration d’AXA, service contentieux.
Apparemment, Sleaford Mods se serait gentrifié.
Boboïsé.
Ce serait devenu hype.
Misère.

Mais au fond, programmer ce line-up dans les dorures du Casino de Paris a quelque chose de profondément réjouissant.
Deux groupes anglais très vénères, élevés au chômage, aux pubs collants et aux appartements mal chauffés, débarquent dans un théâtre parisien où chaque moulure vaut le prix d’un studio à Sheffield.
Et pendant deux heures, ils vont venir tester la résistance du mot « fuck » dans ce décor Belle Époque.

Et j’ai traversé une tempête de fuck off modulée sur toute la gamme.
Je crois n’avoir jamais entendu autant de « fuck off » et toutes ses déclinaisons en deux heures. Deux écoles. Deux générations. Deux façons d’envoyer le monde se faire foutre.

SNAYX LE FUCK OFF PHYSIQUE

SNAYX, pour situer rapidement le niveau de diplomatie : un jeune groupe anglais élevé à la bière tiède, aux amplis trop forts et au fuck off existentiel.
C’est un trio venu de Brighton, sur la côte sud de l’Angleterre, ville connue pour produire des groupes nerveux comme d’autres villes produisent des cabinets d’avocats.

Formation minimale : chant/basse, guitare, batterie. Et un ÉNORME fuzz autour.

J’ai dû demander à des amis bassistes d’identifier le machin qui sort de l’ampli : un truc qui sonne comme un canard malade passé dans un bass synth gras.
Ça donne ça, SNAYX. Et je valide.
Qu’est-ce que c’est bien!

Musicalement : punk-garage tendu, rapide, abrasif, avec des morceaux courts qui semblent tous animés par la même idée simple : envoyer un fuck off sonore à tout ce qui respire.

Sur scène, la traduction est limpide : une batteuse qui frappe comme si quelqu’un lui devait de l’argent, un bassiste qui sort des sons interdits par la Convention de Genève,
et un chanteur possédé qui transforme chaque morceau en engueulade publique.

Résultat : 30 minutes pour rappeler à une salle parisienne bien coiffée que le mot fuck est aussi une ponctuation. Et 30 minutes, c’est beaucoup trop court.
Merde.

LE FUCK OFF EXISTENTIEL

Sleaford Mods, pour situer rapidement le niveau de diplomatie : deux Anglais qui ont décidé de transformer l’exaspération britannique en discipline artistique.
À l’origine du projet : Jason Williamson, chanteur/grogneur professionnel venu de Nottingham.
Au contrôle sonore : Andrew Fearn, l’homme le plus calme du punk moderne, chargé de lancer les séquences depuis son laptop.

Formation minimale : un micro, un ordinateur posé sur un flycase, et quarante ans de colère sociale britannique compressés dans une gorge humaine.

Andrew arrive en premier.
Jogging, casquette, barbe de consultant en informatique. Ordinateur dans un sac à dos.
Il branche son laptop lui-même, teste le son, sourit au public, lève les bras.
Et ensuite il va lancer chaque séquence et danser tout le set en fond de scène. Et c’est tout.

Andrew, c’est typiquement le mec qui met l’ambiance tout seul en club.
Personne ne lui a demandé.
Mais il est déjà dedans.
Et t’aimes le regarder.
Il est là. Il sert à rien. Mais il sert à tout.

Parce qu’au milieu du bordel que va déclencher Jason, Andrew devient le seul point stable du décor. Le mec chill pendant que l’autre règle ses comptes avec l’humanité.

Jason, lui, arpente la scène comme un type qui vient de recevoir une facture EDF et qui s’aperçoit que le monde entier l’emmerde. Il chante souvent de profil, comme s’il engueulait quelqu’un qui n’est pas dans la salle. Il grogne, il squatte, il gesticule, il fait son cri signature que j’identifie à une vieille corneille fatiguée et légèrement irritée. Il lâche ses phrases comme des objets contondants.

Chapelets de fuck off modulés selon le sujet :
le prix des loyers,
les patrons,
les politiciens,
les petits chefs,
les pubs pleins de types pénibles,
les influenceurs,
les hipsters,
les hypocrisies sociales,
les frustrations quotidiennes,
et globalement la sensation diffuse que le monde moderne est géré par des cons.

Chez Sleaford Mods, le fuck off est presque une figure de style.

Le décor est minimal : un écran, quelques LED, deux grands miroirs qui renvoient la lumière dans la salle, et le laptop posé sur un flycase marqué War Child UK, l’association que le groupe soutient (1 euro versé pour chaque billet acheté).

Musicalement, c’est toujours la même idée simple : des beats électroniques secs, des boucles minimalistes, et la voix de Jason qui transforme chaque morceau en chronique sociale acide.

Et au milieu de tout ça, le miracle Sleaford Mods : un public parisien qui saute verticalement sur des beats électroniques pendant qu’un type les insulte en anglais avec un accent des Midlands.

Moment d’absurdité parfaite : West End Girls des Pet Shop Boys surgit au milieu du set.
Et soudain, pendant deux minutes, le Casino de Paris passe du pub crasseux à une sorte d’annexe du Macumba dans les années 80 où tu prenais des cuites au Malibu Coco.

Hier j’avais assisté à une chose assez rare :
une démonstration complète du savoir-faire britannique en matière d’exaspération.
Deux groupes.
Deux styles.
Un seul message.
Fuck off.

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