YARD ACT À LA CIGALE : POST-FUNK SOCIAL, MOUSTACHE ET GROS GROOVE
Yard Act lançait sa nouvelle tournée à La Cigale à Paris le 1er octobre 2026 : post-punk de Leeds, funk, saxophone, groove massif et James Smith en frontman impossible à ranger dans une case
(Où, comment des mecs de Leeds ont décidé de mettre du funk dans le post-punk, du sax dans le bazar et une moustache dans le line-up)
Hier soir, je suis donc allée voir Yard Act à La Cigale. Une annonce passée à peu près inaperçue sur Fosse Commune quand je vous en avais parlé, manifestement, vous vous en battiez collectivement les couilles. Eh bien tant pis pour vous : je reviens à la charge. Parce que Yard Act sur scène, c’est vraiment un truc à voir.
Le groupe de Leeds démarrait justement à Paris leur nouvelle tournée. Donc on va faire simple : s’ils passent quelque part à portée raisonnable de vos pompes, allez-y. Vous comprendrez peut-être mieux que moi ce que vous venez de regarder, mais vous devriez passer un très bon moment.
LEEDS, DU POST-PUNK ET UNE CASE QUI DÉBORDE TRÈS VITE
Yard Act, donc. Formé à Leeds en 2019 autour de James Smith et Ryan Needham, le groupe s’est rapidement retrouvé rangé dans la grande boîte « post-punk britannique ». Ce qui n’est pas complètement idiot, mais devient assez vite insuffisant. Ils aiment Gang of Four et ne s’en cachent pas, autre groupe de Leeds, mêmes guitares volontiers anguleuses, même goût pour les attaques qui groovent et pour le commentaire social. La parenté existe. Sauf qu’hier soir, à La Cigale, il leur a fallu à peu près cinq minutes pour commencer à déborder joyeusement de cette case.
CINQ TYPES QUI N’ONT VISUELLEMENT RIEN À FAIRE ENSEMBLE
Visuellement, déjà, la cohérence du machin ne saute pas exactement aux yeux. Au centre, James Smith arpente la scène en trench-coat noir avec une allure de prophète à lunettes légèrement inquiétant. Le trench n’est d’ailleurs pas qu’une coquetterie : devenu un élément récurrent de son personnage de scène, Smith l’a décrit comme une sorte de masque qui lui permet de passer du James de tous les jours au James performeur au point d’en faire ensuite le sujet de The Trench Coat Museum.
À sa droite, Sam Shjipstone a manifestement décidé qu’une guitare post-punk très anguleuse ne suffisait pas et lui a adjoint une moustache absolument considérable. À la basse, Ryan Needham, tout de blanc vêtu et lunettes sur le nez, évoque l’improbable croisement entre Jarvis Cocker dans l’attitude et John Taylor dans le groove nonchalant. Derrière, Jay Russell est probablement à la batterie. Je dis probablement parce que, de ma place, j’en ai essentiellement vu une chemise bleu AXA Assurance dépasser des cymbales. Mais comme ladite chemise envoyait un groove de porc, on peut raisonnablement conclure à la présence d’un batteur.
Et puis il y a Christopher Duffin, cinquième homme du dispositif live, installé derrière une centrale nucléaire de claviers, machines et câbles, dont il sort régulièrement pour attraper un saxophone ou une percussion. Il portait un tee-shirt jazz, j’en conclus donc avec toute la rigueur journalistique qui caractérise Fosse Commune qu’il vient du jazz.
Voilà. Vous mettez ces cinq mecs côte à côte et, normalement, vous ne comprenez toujours pas très bien ce que vous allez entendre. C’est bon signe : eux non plus ne semblent pas particulièrement décidés à vous faciliter le classement.
ÇA GRATTE, ÇA GROOVE, ÇA PIQUE
Et musicalement, scéniquement, ça donne quoi ? Eh bien ça gratte, ça groove, ça pique et, par moments, ça fait tout ça en même temps. Avec, au milieu, un James Smith assez phénoménal. Il harangue, gueule, chante, crache ses mots, se plie en deux, arpente la scène dans son trench, passe du ska au ragga, du blues au spoken word, puisqu’il paraît qu’il faut appeler ça comme ça (ce qui est incroyablement réducteur) avant de lâcher soudain un immense sourire adorable. Un frontman, un vrai, qui occupe l’espace sans donner l’impression de dérouler un numéro appris par cœur.
Et dessous, la basse de Ryan Needham pousse tout le bordel. Ronde, énorme, constamment mobile, elle donne au groupe cette assise dansante qui empêche les guitares les plus sèches de transformer l’affaire en exercice post-punk réglementaire.
La guitare de Sam Shjipstone, elle, peut être franchement post-punk : sèche, anguleuse, abrasive, avec ces attaques qui ramènent parfois directement à Gang of Four. Et puis, trente secondes plus tard, la moustache enclenche la wah-wah, balance un riff funk et vous pouvez ranger votre petite étiquette là où vous l’avez trouvée.
PROTOCOLE SCIENTIFIQUE : ATTÉNUATION DE LA MOUSTACHE
Je dois ici préciser les conditions scientifiques dans lesquelles cette analyse a été réalisée. J’étais tout devant, côté Shjipstone, pratiquement sous la moustache, avec un retour guitare à quelques mètres de l’oreille gauche et le bassiste à ma droite. Résultat : beaucoup trop de guitare, pas assez de basse. J’ai donc appliqué une technique de correction acoustique éprouvée depuis une trentaine d’années : du PQ dans l’oreille gauche. Atténuation de la moustache, récupération de Needham. On fait avec les moyens du bord.
Derrière, Jay Russell tient tout ça ensemble pendant que Christopher Duffin ajoute synthés, saxophone et samples à un ensemble qui avait déjà largement cessé de tenir dans la boîte.
Et c’est peut-être là que Yard Act devient vraiment intéressant sur scène. On reconnaît les morceaux : le post-punk de Leeds, le funk, le goût du commentaire social. Mais à peine croit-on avoir compris ce qu’on écoute que le groupe déplace le curseur. Ça gratte. Ça groove. Ça pique. Ça pulse. Et le plancher de La Cigale, quand tout le monde se met à sauter, se transforme en trampoline.
UNE HEURE ET TOUJOURS AUCUNE IDÉE DE CE QU’ON VIENT DE REGARDER
Bref. C’est ce que j’appelle un excellent concert. Je suis sortie de La Cigale rincée, lessivée et surtout extrêmement contente d’avoir enfin vu Yard Act sur scène. Une heure qui passe sans qu’on la voie passer, un groupe qui groove et suffisamment de choses qui se passent sur scène pour ne jamais savoir exactement où regarder : personnellement, ça me va très bien.
Ils démarraient leur tournée à Paris hier soir. Donc s’ils passent près de chez vous, allez-y. Yard Act est un excellent groupe de scène et, accessoirement, vous pourrez peut-être m’expliquer en sortant ce que vous venez de regarder.
Et si vous avez raté Paris parce que vous aviez piscine, gastro ou une très mauvaise gestion de votre agenda, il vous reste une chance : Yard Act sera à Toulouse le dimanche 18 octobre. La possibilité de réparer cette erreur est par ici.
Merci, bonsoir.













