UNE LETTRE À DENIS BORTEK (JAD WIO)
Cher Denis,
Je t’ai découvert vers mes seize ans.
Je ne sais plus exactement comment.
Je crois que je vous ai vus à la télé.
J’avais une copine complètement fondue qui enregistrait tout sur son magnétoscope. On se passait des cassettes comme des reliques. Des bouts d’interviews de The Cure. Des clips de Bauhaus. Des trucs obscurs recommandés par Bernard Lenoir.
Et puis Jad Wio.
Jad Wio, ce n’est pas un groupe.
C’est un territoire.
Ce que j’ai vu, moi, c’est un duo qui parlait français sans demander l’autorisation.
Un français noir, sexuel, absurde, poétique, parfois grotesque, souvent dérangeant. Un français qui n’essayait pas d’être cool, ni moderne, ni acceptable.
Juste exact.
J’ai vu des corps gainés de latex, des images mentales plus fortes que des décors, une machine Revox qui sonnait comme un cœur malade. Une musique qui ne cherchait pas à séduire mais à contaminer. Une esthétique cohérente jusqu’à l’obsession.
J’ai vu un endroit où la laideur et l’excentricité devenaient une force. Où l’on pouvait être bizarre, excessif, bancal, et quand même debout. Où l’on comprenait que la poésie pouvait être violente, drôle, sexuelle, dérangeante, et profondément française sans jamais être ringarde.
Jad Wio, pour moi, c’était ça : un espace de liberté totale, sans ironie défensive, sans clin d’œil au public, sans compromis.
Un endroit où je me suis reconnue sans me trouver jolie.
Vous m’avez retourné l’esprit.
Moi, je ne connaissais pas ça. J’étais une ado qui se faisait chier en province. Moche. Seule. En quête d’approbation.
Et j’ai acheté la cassette.
Contact.
En francs.
Un jour, mon père m’a mis une raclée pendant que je chantais comme une débile dans ma chambre.
Et il a détruit la cassette.
Obscurantisme 1 – Art 0.
Voilà.
Alors dès que je me suis barrée à l’université, j’ai sauté sur la première date possible. Et depuis, je n’ai jamais cessé de venir vous voir, dès que vous passiez dans le coin.
Pas en fan hystérique.
En fidèle qui revient.
Et à ton avis, pourquoi, après toutes ces années ?
Parce que tu restes Denis Bortek en toute circonstance.
Et c’est exactement pour ça que je t’aime.
Tu fais partie de ces compositeurs dont on reconnaît immédiatement la signature et la voix, sans hésiter.
Ton écriture est indémodable, inimitable.
Ta manière de faire jongler la langue française entre absurde et poésie noire me régale à chaque fois.
Bref.
Il n’y a pas longtemps, j’ai enfin osé te parler.
Et obtenir mon premier disque dédicacé.
À 50 piges.
Et puis la cassette maudite est revenue.
Par la poste.
Sous plastique.
Avec ses étiquettes en francs.
Mon adolescence est revenue comme ça.
Apaisée.
Lavée.
Droite.
Assumée.
Et je crois que c’est ça qui m’a le plus émue.
Alors merci, Denis, de m’avoir révélée à moi-même.
L’adolescence moche et mal aimée a laissé place à une femme qui relève la tête.
Et ça valait bien une lettre.
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