BREAKING FOSSE N°17 – ALCATRAZ : UNE HEURE DE TERROR POUR SOIXANTE MINUTES DE PRIMUS
(Ou comment on a payé notre concert de Primus à Alcatraz en slammeurs avant de quitter la Belgique en crachant nos poumons)
Il y a une loi en festival. Je ne sais pas si elle a été étudiée scientifiquement, mais après quelques décennies de terrain, je la considère comme acquise : ce sont toujours les trois dernières heures les plus dures.
Pas les trois premières. Les trois premières, tu es magnifique. Tu as mis de la crème solaire. Tu sais où sont tes affaires. Tu marches droit. Tu prends des décisions cohérentes.
Même à la huitième heure, ça va encore. Bien que tu sois sur place depuis 10h30 du mat. Tu es certes dégueulasse. Tu as mangé de la poussière. Tes cheveux tiennent debout sans assistance. Tu as dormi vingt minutes dans l’herbe et tu as désormais suffisamment de végétaux collés aux fringues pour être classée zone Natura 2000.
Mais tu fonctionnes. Et puis arrivent les trois dernières heures. Celles où ton corps estime que la journée est terminée alors que toi, tu sais parfaitement que le groupe pour lequel tu es venue n’a toujours pas joué.
À Alcatraz, ce groupe, c’était Primus. À 23h20. Et nous avions un plan.
OPÉRATION CLAYPOOL
Nous voulions la crash-bar. Pas vaguement devant. Pas « on verra bien ». La crash-bar. Devant Les Claypool. Je voulais voir ses mains. C’était important pour moi. Nous avions donc élaboré une stratégie extrêmement sérieuse pour deux femmes qui avaient dormi dans l’herbe deux heures auparavant.
La progression dite par les ailes. Ça a marché. Crash-bar.
À ce stade. On avait mangé. On avait pissé. Nous étions prêtes. À partir de là, nous avions décidé de devenir deux menhirs. On ne bougeait plus. Il restait juste un groupe avant Primus. Terror. Du punk hardcore californien. Ça allait bien se passer. Sauf que.
PREMIER INDICE : SÉCU RENFORCÉE
Avant même que Terror commence, environ trente mecs de la sécurité viennent s’aligner devant la crash-bar.
Trente. Quand trente professionnels viennent se placer devant toi avant le début d’un concert, normalement, ton cerveau doit produire une question.
Pourquoi ils sont trente ? Réponse honnête : ça va chier en fosse.
Le concert démarre. Hypothèse validée.
Premier slammeur dès les 30 premières secondes. Ok. À partir de maintenant, je travaille dans la logistique.
CHRONOPOST TERROR
Nous avons essayé de compter.
Sur environ une heure de set, on estime avoir vu passer au minimum deux slammeurs par minute dans notre secteur. Et pas uniquement du petit colis. Du monsieur. Du bon gros monsieur de hardcore. Pendant une heure, ça arrive par-dessus nos têtes.
Des pieds. Des culs. Des genoux. Des chaussures. J’ai pris une chaussure dans la gueule. J’ai pris un coup dans le pif. À un moment, les slammeurs ont même commencé à arriver en Tetris.
Je ne sais pas comment vous expliquer ça autrement. Un type à l’horizontale.
Un autre perpendiculaire par-dessus.
Une croix humaine.
Tu lèves les yeux et tu dois résoudre un problème de géométrie avec quatre jambes, quatre bras, deux têtes et aucune notice de montage.
C’était du Mikado avec des adultes.
Et pendant ce temps-là, il fallait tenir notre position. On en avait vu d’autres.
Faut pas déconner. Primus jouait après.
ET PUIS PRIMUS
Et là, je vais arrêter de déconner trente secondes. Parce que j’aime Les Claypool depuis longtemps.
Je savais que c’était un immense bassiste. Mais je ne l’avais jamais regardé jouer d’aussi près. Et c’était beau. Voir arriver cette basse que j’ai un jour qualifiée de buffet normand à quatre cordes en forme de lyre. La reconnaître. Puis l’entendre sonner devant moi. Ça m’a mis un coup. Ça justifiait toute la journée.
Et Primus quoi.
Les Claypool arrive à chanter ses histoires absurdes tout en jouant de façon magistrale, en groovant de travers, avec son chapeau et son costume à carreaux, comme si tout cela était parfaitement normal.
John Hoffman, le batteur qui succède à Tim Alexander, après appel à candidature mondiale, possède un sang-froid remarquable et un bordel invraisemblable accroché autour de son kit : cloches, petites cymbales, percussions, trucs, machins, merdouilles qui font ding, clac, poc.
Il accompagne Les Claypool et sa quincaillerie qui ne lâche jamais la basse des yeux.
Parce que dans Primus, c’est la basse qui commande. Et ça nous change.
Larry Lalonde, le guitariste, lui, vit sa vie. Il balance régulièrement des riffs quelque part dans la partition et retourne tranquillement dans son secteur. Il est la définition du cool as fuck américain.
Et les trois ensemble donnent cette impression extraordinaire de jouer un truc presque décontracté.
Un peu concon. Un peu de travers.
Comme trois types qui bricoleraient un morceau bizarre dans un garage.
Puis tu regardes individuellement ce qu’ils font. Et tu comprends que rien de tout ça n’est approximatif. Que ce bordel tient debout parce que chacun sait exactement ce qu’il fait.
Il faut probablement être extrêmement bon pour réussir à donner à ce point l’impression de déconner sans jamais tomber.
LA ROUTE DES TUBERCULEUX
Primus terminé. Voilà. Cette fois, le corps comprend qu’il peut arrêter.
22 000 pas.
16 kilomètres.
De la poussière absolument partout.
On rejoint la navette.
Elle nous ramène au parking.
Les portes s’ouvrent.
Et là se déroule probablement le dernier plan de mon reportage sur Alcatraz.
Il faut regarder les festivaliers descendre du bus. Personne ne descend normalement. Personne.
Ça descend de travers. En crabe.
Une marche après l’autre. Certains grimacent. D’autres couinent.
On dirait une descente de bus d’EHPAD.
Puis tout ce petit monde part rejoindre les voitures. Et là : ça tousse. Ça crache. Ça racle. Ça mouche.
Tout le parking essaye d’expulser Alcatraz de ses voies respiratoires.
Plus tard, à Compiègne, je prendrai une douche.
L’eau sera marron. Voilà.
Je confirme donc ma théorie : les trois dernières heures sont toujours les plus dures. Mais parfois, ce sont précisément celles pour lesquelles on a fait tout le reste.
Et putain. On l’avait mérité, notre Primus.
FIN DE TRANSMISSION
Update : j’ai oublié de vous dire, j’ai beaucoup aimé Mantah au chapitre des découvertes festivalières. C’est belge. J’ai kiffé.

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