L’HOMME SAUVAGE : RETRAITE SPIRITUELLE POUR MÉTALLEUX EN BURN-OUT DES FESTIVALS D’ÉTÉ
L’Homme Sauvage, festival metal installé à Auzas dans les Pyrénées, propose depuis 2017 deux jours à petite jauge, une seule scène, seize groupes, de la soupe, des feux de camp et une conception assez radicale de la déconnexion
(Ou comment notre correspondant est parti dans les Pyrénées avec un téléphone neuf et a fini devant un bûcher de quinze mètres avec un bol de soupe)
Fin septembre. Le métalleux sort de l’été légèrement froissé.
Il a mangé des frites pendant deux mois, bu de la bière dans des gobelets réutilisables, parcouru l’équivalent du GR20 entre des scènes trop éloignées, attendu devant des chiottes, dormi dans des campings où quelqu’un hurle à 4 h 17 et perdu suffisamment de neurones devant des tableaux Excel pour savoir s’il pouvait voir trois groupes jouant simultanément à huit kilomètres les uns des autres.
Il est temps de se reposer.Direction Auzas, en Haute-Garonne.
Depuis 2017, L’Homme Sauvage s’installe dans les contreforts des Pyrénées avec une philosophie assez éloignée de la grande machine festivalière. Petite jauge, organisation familiale, pas de business, une seule scène, la nature autour et le temps de faire les choses. Leur manifeste parle de lenteur, de simplicité, de forêt, de rites, de totems, de masques, de « liturgie sans dogme » et d’un feu qui devient « roi secret » le soir.
Je précise tout de suite que je n’y étais pas. Christophe, si. Il m’a envoyé ses télégrammes pendant deux jours. Je synthétise et je le remercie.Et au fil des conversations on a vu apparaître un festival avec une identité vraiment singulière. Mais c’est pas un machin folklorique. Y’a une cohérence.
Déjà. Musicalement, L’Homme Sauvage ne plaisante pas. Deux jours qui vont du death progressif de Bedsore au stoner/doom de Barabbas, du psyché de Rosalie Cunningham à l’avant-garde de Dødheimsgard, avec A Canorous Quintet, Vulture Industries, Disharmonic Orchestra, Metsatöll, Todomal ou encore Schirenc Plays Pungent Stench.
« Métôle métôle », comme dit Christophe.
Quelques heures plus tard, premier message. Ça ne se passe manifestement pas comme prévu.
Le festival est installé dans une prairie qui surplombe le camping et une petite vallée. Pyrénées au fond, collines boisées devant. À L’Homme Sauvage, le mec en tong ne franchit probablement même pas la première montée. Il devient un élément du paysage. On le retrouve en octobre entre deux racines.
Il faut bien 10 minutes de grimpette pour finalement arriver devant une cahute construite avec les planches d’une ancienne grange.
À l’entrée, on tend son QR code, ultime manifestation de la civilisation moderne. On te remet un bracelet en tissu brodé à la main de symboles ésotériques.Très bien.
Les tickets de bouffe sont artisanaux. La scène est installée entre les murs d’une ancienne bâtisse en pierre. La cabine des ingés son est construite en bois. Les toilettes sèches sont faites maison.
Et à la cantine, pas de sandwich triangulaire à 14 balles. Ici on cuisine. On mange à table. Boulettes végétariennes. Aubergines. Daube de sanglier. Et surtout : soupe potimarron-châtaigne-patate douce.
Le métalleux arrive en septembre avec deux mois de bière-frites dans les organes. L’Homme Sauvage lui donne de la soupe. Je commence à comprendre.
On peut vivre.
Christophe théorise rapidement le concept : « Tout ici prend le temps de ne pas être rentable, profitable jusqu’au dernier sou. »
Puis il trouve lui-même le sujet de ce papier : « Ce n’est pas un festival, c’est une retraite spirituelle de déconnexion pour métalleux en burn-out des festivals d’été. »
Voilà. Tout est dit.
Ici c’est une scène. Deux jours. 16 groupes. Et le temps de tout voir. Personne à choisir contre personne.
Les groupes jouent les uns après les autres. Tout le monde dispose du même temps. Pendant les balances, personne ne court à trois kilomètres pour rejoindre une autre scène.
Bedsore fascine avec son death progressif aux relents seventies. Vulture Industries enchaîne avec son metal inclassable, joyeux et doucement mélancolique. Canorous Quintet rappelle que le savoir-faire suédois ne se limite pas aux meubles préfabriqués.Puis arrivent Disharmonic Orchestra et Pungent Stench.
Christophe se détend. Il regarde les feux de camp. « Ça aurait plus été le moment pour un groupe country-blues, un plaid et un doudou. » La retraite commence à fonctionner.
Personne n’a encore crié Slayer.Le camping est calme. Un Viking d’1,98 m passe torse nu.Même lui n’a pas sa corne.Je commence personnellement à trouver tout cela suspect. D’autant qu’on m’annonce que le festival doit se terminer par un grand bûcher destiné à éloigner les mauvais esprits pour l’année à venir.
« Ici, on fait cramer des trucs. J’espère juste que ce ne sera pas la forêt. »
Moi, j’ai vu Midsommar.
Je demande donc quelques garanties élémentaires de survie. D’autant qu’il m’envoie régulièrement des photos d’installations en bois qui font flipper. Des épouvantails. Des machins sculptés avec un air très Blair Witch. Et cet énorme bûcher éteint qui attend au milieu.
Pour me rassurer, Christophe m’informe qu’il dort sans bouchons d’oreille au cas où quelqu’un viendrait le chercher pendant la nuit et ajoute : « J’ai mon maillet à sardines sous le coude ! » Très rassurant.
Le lendemain, il est toujours vivant.
Mieux : parfaitement détendu.Il m’envoie un homme en kilt avec chaussettes à frou-frou.
Glasgow-sur-Garonne.
Je demande si le gars a slammé.
Réponse : « Pas de risque, je n’ai pas vu un seul slam depuis le début. Quand je te dis que les métalleux viennent ici pour se ressourcer ! Pas de risque d’une rencontre intempestive ranger-mâchoire. »
Même le slam est parti se reposer.
Le lendemain commence à 13 h 30 avec Barabbas. Peu de monde à cette heure-là, mais « c’était tellement bien ! Gros son bien lourd, grosse présence scénique, chanteur ultra-charismatique ! »
On assiste à ce stade, dans une prairie des Pyrénées, à quelques personnes chantant en chœur avec le groupe : « Je suis viaaaaaaande ! Rien que de la viaaaande ! »
Puis Todomal entre en scène. Et là : « Toute l’assemblée est en train de se prendre un massage des épaules et des tripes en simultané. Une basse qui met des coups de poing dans le buffet et des envolées à la guitare solo et au chant qui donnent envie de se relaxer près d’un feu. »
Je retiens surtout une information essentielle communiquée un peu plus tôt par notre correspondant : « Et on entend bien la basse qui tabasse. »
Christophe connaît la ligne éditoriale.
Rosalie Cunningham arrive ensuite : rock psyché, orgue, bongos, looks seventies, grosse basse ronde.
Tout va bien. Jusqu’au nouveau message prioritaire de la rédaction : « Je tiens à faire remonter que j’assiste pendant ce concert à une bassiste qui a lâché son instrument pour nous claquer un petit solo de flûte traversière… je suis en plein sketch de François Pérusse et j’adore ce qui est en train de se passer. »
Une bassiste. Une flûte traversière.Je n’ai aucune objection.
Pendant ce temps, le bûcher est prêt.
Et quelques heures plus tard, photo. Un brasier gigantesque devant lequel tout le festival est réuni.
Message : « Et voilà qui conclut ce festival si étrange : un bûcher de 15 m de haut ! Et personne n’est décédé, tout semble sous contrôle. »
Parfait.
L’Homme Sauvage vient donc de passer deux jours à réparer des métalleux usés par l’été avec de la soupe, des feux de camp, une seule scène, des basses correctement sonorisées, des chiottes faites maison et suffisamment de temps entre les groupes pour accomplir le triptyque pipi-restauration-sieste.
Puis il a brûlé quinze mètres de bois devant eux pour chasser les mauvais esprits. Chacun sa thalasso.
Puis. À 3 heures du matin, dernière transmission de Christophe.
Une photo du line-up, entièrement écrit à la main sur un support dont notre correspondant n’est désormais plus capable de déterminer la nature. « Un vieux sac à patates. Ou un papier journal défraîchi, je ne sais pas. Je ne sais plus… »
Depuis, plus rien. Christophe ?













