LA NAVETTE RETOUR OU LE BUS DES ÂMES FROISSÉES

ILLUSTRATION CARTO LA NAVETTE

(Série d’observation hivernale en attendant les migrations festivalières. Aujourd’hui : le trajet silencieux où 47 humains découvrent simultanément l’existence de leurs lombaires)

Bénis soient les festivals qui mettent des navettes gratuites à disposition.

On pourrait parler de file d’attente, de bus bondés, de retard pendant des plombes mais je ne le ferai pas. Car tous les gens qui ont déjà vécu 4 km de détresse vers un parking avec les mollets en feu comprennent immédiatement la valeur SPIRITUELLE d’un siège en plastique dans une navette. Et ça n’a pas de prix.

J’ai déjà évoqué la grande marche des zombies vers le parking. Cette longue migration nocturne de festivaliers détruits avançant dans la poussière, la boue ou le gravier avec un regard de survivant climatique. C’est moche.

La navette, elle, offre exactement la même expérience. Mais assis. Et surtout : assis pour la première fois depuis douze heures.

D’ailleurs, le festivalier de navette s’assoit avec la lenteur d’un homme de 87 ans qui vient de traverser Verdun avec un tote bag rempli de merch approximatif. Il s’affaisse dans un râle de détresse ou de soulagement. On ne sait plus.

Alors qu’à l’aller, les gens sont gonflés à une énergie suspecte et pleine d’optimisme : « CE SOIR ON TIENT JUSQU’AU BOUT ! » Au retour : silence d’hôpital de campagne. Sauf un type qui n’est pas redescendu depuis 48h. Lui continue à vivre comme s’il venait d’arriver. Les pupilles dilatées. En sueur. Toujours à 200 BPM. Le Taz.

Autour : humanité molle, trop de buée sur les vitres, chaussures pleines de boue, odeur de poussière tiède, gens qui dorment assis comme des oiseaux mazoutés, regards vides, téléphone à 2 % et parfois un type qui mange encore des frites froides en silence. L’intégrité de la navette a perdu 3 points d’audition et 6 ans d’espérance de vie.

On trouve pêle-mêle l’intégralité de la faune festivalière mais hautement chiffonnée :

– Le barbu torse-poil n’est plus qu’une masse silencieuse fixant le vide.
– Le mec qui criait SLAYER parle à voix basse.
– Le slammeur est devenu une éponge.
– Le T-Rex n’est plus qu’un tas de plastique fondu.
– Le mec en blanc est noir.
– Le mec en tongs souffre.
– Le mec en kilt regrette.

La navette transporte toujours au moins un homme au bord d’un événement digestif majeur. Tout le bus le sait. Personne n’en parle. On prie pour qu’il tienne jusqu’au premier bas-côté.

Et évidemment, il y a TOUJOURS : le survivant encore beaucoup trop chaud. Souvent le mec en slip depuis 16h d’ailleurs.

Alors que le reste du bus est déjà en état de momification avancée, le type hurle, chante, veut refaire la soirée, tape dans les sièges, tente un : « ALOOOOORS ON DORT OU PAS ??? » !?

En face ? C’est le silence collectif. Personne ne parle. Mais tout le bus pense : « Si tu cries encore une fois on t’abandonne sur un rond-point. »

Car dans la tête de chacun c’est déjà la valse des questions et des regrets.

– On estime le temps pour sortir du parking (entre 14 minutes et la mort clinique).
– On cherche la localisation du premier McDo encore ouvert.
– On sait qu’on va probablement retirer de la paille de festival d’endroits chelous jusqu’à jeudi.
– On pense à ses pieds.
– À son foie.
– À ses tympans.
– À son dos.
– À son lit.
– À un plaid, une camomille et du silence.
– À la possibilité très théorique de ne jamais retourner travailler.

Certains regardent leurs photos. D’autres fixent le vide. Beaucoup essayent simplement de ne plus bouger jusqu’au parking.

Et au milieu : un seul individu reste encore branché directement sur le générateur du festival. Encore lui. Il chante. Il tape dans les barres du bus. Il propose un after.

Personne ne comprend comment il est encore vivant. Le bus entier le regarde comme une anomalie biologique.

Puis la navette s’arrête. Et le même homme hurle : « ON REMET ÇA DEMAIN ??? »

Pendant que 80 personnes envisagent très calmement de mourir dans leur voiture. Jusqu’au lendemain.

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