PUTAN CLUB A VOULU ME BRANCHER SUR DES FRÉQUENCES MYSTIQUES AVEC UNE DISTO

Putan Club avec Gianna Greco et François R. Cambuzat au QG Oberkampf à Paris

Putan Club au QG Oberkampf à Paris : Gianna Greco et François R. Cambuzat transforment basse saturée, distorsion, polyrythmie et chants en une étrange mécanique physique de la transe

(Ou comment je suis partie à Oberkampf avec du PQ dans les poches et revenue avec des pop-ups de l’au-delà)

Mon pote Vincent m’avait dit d’aller voir Putan Club. Cet ovni franco-italien composé de Gianna Greco à la basse et au chant et François R. Cambuzat à la guitare et au chant, qui se définit lui-même comme « TransgenderFeministElectronicIndustrialAvantRockTechnoEthnoWorldSauvagerie. »

Voilà.

Normalement, à ce stade, vous savez pas à quoi vous attendre.

Moi non plus.

Je suis donc allée à Oberkampf hier avec comme seul bagage la curiosité. Et comme seule protection, du PQ à mettre dans les oreilles (technique de haut niveau, je sais) parce qu’on m’avait dit :

« ILS JOUENT FORT ! »

J’aurais dû me méfier.

La première fois que Vincent les avait vus, il était ressorti avec les yeux exorbités et les cheveux en l’air, dans cet état très particulier du type qui veut absolument te raconter un concert mais n’a manifestement pas encore récupéré les mots nécessaires.

Je me méfie de la musique expérimentale. J’ai pas les codes.

J’avais aussi un léger problème de départ : je me méfie de la musique expérimentale.

Pas par principe.

J’ai pas les codes.

Quand on me dit « expérimental », mon cerveau convoque immédiatement Eudes.

Eudes porte un col roulé, souffle dans un tuyau d’arrosage, passe un archet sur un radiateur et récite l’annuaire téléphonique à l’envers.

Il explore la matière.

Moi, je cherche la sortie.

En plus, je suis assez traditionaliste : une basse, une guitare, une batterie, du chant, les musiciens sur scène et le public devant.

Chacun de son côté et la République est préservée.

Voilà dans quelles dispositions intellectuelles j’abordais l’une des expériences musicales les plus dingues que j’aie vues depuis longtemps :

avec des préjugés et du papier toilette dans la poche.

La République venait manifestement d’être dissoute

Et encore, je n’avais rien compris.

Parce qu’un peu plus tard, Gianna Greco s’est installée avec sa basse d’un côté du QG.

François R. Cambuzat avec sa guitare à l’autre bout.

Et j’ai découvert que le public était censé se mettre entre les deux.

La République venait manifestement d’être dissoute.

Et puis Gianna a pris sa basse.

Dans Putan Club, elle n’est pas là pour faire gentiment boum-boum derrière pendant que la guitare s’occupe des affaires sérieuses.

Gianna mène la danse avec une basse énorme, saturée, physique.

Elle pousse le morceau, le fait groover, vous chope par le ventre et l’envoie à l’autre bout de la salle.

Où se trouve François.

Qui répond.

Gianna lance quelque chose, François lui renvoie un mur de distorsion.

Ça navigue entre indus, noise, punk, techno et musiques de transe.

Mais pas chiant, j’insiste.

Rangez immédiatement le sarouel et le bâton de pluie.

Elle chante, il gueule.

Il casse un rythme, elle repart.

Ça roule comme un 36 tonnes dans lequel on aurait embarqué le Mystère des Voix Bulgares sous acide.

Ça circule d’un bout à l’autre du troquet, avec le public théoriquement au milieu.

Théoriquement, parce que nous nous étions tous rangés sur les côtés en leur laissant un magnifique couloir central.

On nous proposait une expérience de transe collective, on a fait une haie d’honneur.

On est des cons.

Quand Gianna chante, les horloges s’arrêtent de tourner

Et Gianna chante.

Avec une voix absolument incroyable et dans un nombre de langues qui commence à devenir vexant : français, italien, anglais, arabe, wolof…

Des chants, des polyphonies, des choses dont je serais bien incapable de vous donner le nom savant.

Mais quand elle chante, les horloges s’arrêtent de tourner.

En face, François tient l’architecture.

Il construit, tend, casse, relance.

Elle lui répond.

À un moment il est à terre avec sa guitare.

Gianna est devenue une grande prêtresse à basse saturée.

J’ai vu son regard.

J’ai cru ressortir avec une entité collée à la nuque.

Ils cherchent réellement la transe

C’est là que j’ai repensé à ce que François m’a raconté.

Il m’a parlé de frictions, de polyrythmie, de polyphonie, de mécanique de la transe.

Des mots que je serais bien incapable de vous expliquer correctement sans perdre une dent.

Mais une fois au milieu du bordel, j’ai compris ce qu’ils faisaient au corps.

Ils cherchent la transe.

Ils cherchent réellement la transe.

Et ils vont même la chercher loin.

Très loin.

Jusqu’au Tadjikistan et chez les Ouïghours.

Ils vont enregistrer comment ça marche.

En vrai.

Qu’est-ce qui fait qu’un rythme finit par modifier ton état ?

Qu’est-ce que produit la répétition ?

Pourquoi une rupture te relance ?

Que se passe-t-il quand plusieurs rythmes se frottent ?

À quel moment tu cesses simplement d’écouter pour commencer à prendre la musique physiquement ?

Eux ont sillonné le monde pour étudier la question.

Moi, j’étais venue avec du PQ. Chacun sa méthode.

Le volume n’est pas là pour faire un concours de bite avec un ampli

Et à Paris, visiblement, il manquait encore un élément à leur machine : le volume.

Putan Club joue fort parce que le volume n’est pas là pour faire un concours de bite avec un ampli.

Il faut que le son ait une existence physique.

Or ce soir-là, au QG, ils étaient contraints par le niveau sonore autorisé.

Et ça les faisait chier.

Selon eux, ils n’avaient donc pas réussi à pousser la transe aussi loin qu’ils l’auraient voulu.

Ah.

D’accord.

Parce que de mon côté, sans même avoir eu besoin d’utiliser mon PQ, j’avais déjà capté l’au-delà avec mes organes internes.

Donc c’est ça, Putan Club : une machine qui essaie de te brancher à l’au-delà avec une basse et un mur de disto.

Et manifestement, hier soir, ils n’avaient même pas mis le volume à fond.

Je ne vais pas essayer de faire semblant d’avoir compris la polyrythmie tibétaine ou je ne sais quelle mécanique de transe.

Mais je vais peut-être garder le PQ.

Et de l’eau bénite.