LA SCÈNE SECONDAIRE OU LA QUÊTE DU GRAAL DES FESTIVALIERS FATIGUÉS

Illustration carto de fosse scène regionale

(Série d’observation hivernale en attendant les migrations festivalières. Aujourd’hui : la scène secondaire ou comment chercher les meilleures claques à 17h12 en plein cagnard)

On connaît TOUS la scène secondaire à 17h12, sous 38 degrés, avec : 32 personnes, un stand de frites et un groupe qui joue un « electro-post-folk-noise engagé ».

On y va quand même. Parce qu’au fond les festivals servent surtout à ça : découvrir des trucs. Mais parfois on aborde l’exercice avec la fatigue psychologique du vieux festivalier qui a déjà vécu des expériences artistiques extrêmement longues.

Autour de la scène secondaire on croise une faune caractéristique :

– les gens venus pour l’ombre
– les gens qui attendent le groupe d’après
– les vrais curieux
– les errants digestifs, ceux qui marchent lentement avec un regard vide après le combo tartiflette-pinard et qui cherchent juste une zone où mourir dignement à l’ombre
– les vétérans assis au fond

Et sur scène on peut croiser :

– la tête d’affiche de demain
– la claque musicale imprévue
– le son catastrophique malgré la bonne volonté
– le groupe qui joue comme si le Stade de France était devant eux alors qu’il y a 11 personnes dont 4 photographes, 2 agents de sécurité et un mec perdu qui cherchait les toilettes

Et on a surtout celui qu’on n’a pas demandé. Même pas le festival. Le groupe imposé par trois collectivités, une DRAC, sans doute le Crédit Agricole de Barbezieu et un adjoint à la culture très fier de soutenir « les musiques actuelles du territoire ».

Le groupe dont tu sens immédiatement la ligne budgétaire territoriale. Le fameux : mise en valeur du tissu artistique local.

Ici le problème n’est jamais qu’ils soient locaux, y’a d’excellents groupes locaux. Le problème, c’est quand ils ont été choisis par des gens qui parlent plus facilement de « maillage culturel » que de basse.

Avec parfois une belle découverte mais quand même souvent on a quatre cousins en chemises beiges qui pratiquent un jazz-fusion-progressif inspiré par les migrations fluviales de la vallée de l’Oise, avec un morceau de 14 minutes intitulé Crue Saisonnière II.

Et toi t’es en face. Pas hostile. Pas blasé.

Juste rincé et dans cet état mental très précis : « Bon allez… convainquez-moi… mais sachez que je suis fatiguée. »

Parce qu’après des années de live, ton cerveau a été exposé à :

– des bidons métalliques en boucle
– du spoken word sous canicule
– un type torse nu qui souffle dans une corne de brume depuis 47 minutes
– du metal expérimental organique
– du noise tribal électro poétique
– du ASMR engagé en suisse allemand
– des sets ambient avec un type qui frappe une chaîne sur un micro
– des concepts néo-darkwave en combinaison beige avec une fumée si dense qu’on croit assister à un incendie industriel subventionné par la SACEM
– des premières parties qui duraient 1h20 sans refrain
– des collectifs avec trois pédales et zéro direction artistique
– des projets néo-introspectifs où un homme nommé Eude chante la solitude en mineur devant un public qui ne sait plus si c’est un concert ou un burn-out accompagné à la guitare
– des groupes qui s’appellent : Pneu, Chaton Laveur Vertical, Mort aux projections capitalistes, Necrotic Hamster, Funeral Barbecue, Ravage Vomito ou Jean-Kévin & The Modular Sadness.

Donc forcément à un moment le cerveau arrive avec prudence tactique. Pas hostile. Mais méfiant.

Et le pire c’est que souvent, les meilleurs groupes arrivent précisément comme ça.

Tu regardes la fiche :

✅ nom douteux
✅ esthétique bizarre
✅ description incompréhensible

Tu souffles du nez. Tu t’attends à souffrir.

Puis : énorme claque.

Et là tu vis ce moment très précis du festivalier expérimenté : la honte silencieuse d’avoir jugé trop vite.

Puis la satisfaction absolue, dix ans plus tard, de pouvoir dire : « Pardon mais moi je les ai vus sur la petite scène à 17h12 devant 32 personnes et un labrador ». Et le labrador était d’ailleurs plus attentif que la moitié du public.

Parce qu’au fond la scène secondaire, c’est ça. La quête du prochain groupe qui va te retourner le cerveau.

Et ce groupe-là n’arrive jamais directement sur MainStage avec des lance-flammes et quatre pom-pom girls.

Il arrive avec une nappe Ikea sur la table de merch, un batteur qui demande où sont les douches, entre deux bières tièdes, une insolation légère et un sandwich merguez douteux sur une scène minuscule.

C’est souvent un groupe qui a traversé la France voire l’Europe dans un van qui sent la chaussette chaude et la Monster tiède renversée dans un pedalboard depuis Clermont-Ferrand. Il a payé son essence avec trois T-shirts et deux vinyles, mangé une chips à 14h et il se retrouve soudain exposé en plein soleil devant 5000 personnes.

Il a peur. Il a faim. Il est là pour te défoncer. Il t’a défoncé. Et parfois avec un bassiste en état de mort cérébrale depuis la date à Roubaix, mardi dernier. Gloire à lui !

Le graal du festivalier.

Voilà pourquoi on continue à errer devant des scènes perdues au fond des festivals. Parce que la prochaine claque est peut-être là. Devant 32 personnes, un labrador et un stand de frites.

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