LA PHARMACIE DE GARDE, OU LE SAV DES ERREURS PRÉVISIBLES
(Série d’observation hivernale en attendant les migrations festivalières. Aujourd’hui : l’endroit où tu viens acheter ce que tu aurais dû prévoir).
La pharmacie à côté du festival a développé un super pouvoir.
Reconnaître le festivalier en galère juste en regardant les gens :
- démarche en diagonale
- regard vide
- coup de soleil en drapeau
- nuque qui suit un angle anatomiquement discutable
- boiterie asymétrique
Le pharmacien ne juge pas.
Il a déjà vu quelqu’un demander du Smecta en tenant un flamant rose gonflable et un demi-kebab. Il sait.
Et dans sa tête ça va très vite :
« toi : Compeed direct »
« toi : crème après soleil et bon courage »
« toi… ah. »
Pendant 4 jours, son chiffre d’affaires dépend :
- de la chaleur
- de la boue
- du line-up
- du manque d’anticipation
- des décisions prises après minuit
À l’inverse de la Croix-Rouge qui gère la fin du monde (on en a déjà parlé), la pharmacie gère les conséquences évitables.
Et, de mon expérience personnelle validée par un échantillon fiable de 8 personnalités multiples en état variable, la présence du festivalier à la pharmacie repose sur une règle simple :
Jamais avant. Toujours trop tard.
Avec un triptyque sacré.
✅ LA CRÈME SOLAIRE TARDIVE
Tu ne l’achètes pas avant.
Tu l’achètes quand la nuque a changé de couleur, quand le dos commence à cuire et quand tu découvres que le soleil est une arme nucléaire.
Phrase associée : « t’as de la crème ? »
Réponse : « non mais ça va passer. »
Réponse également entendue avant plusieurs drames en claquettes.
✅ L’ANTI-MOUSTIQUE DE CAMPING
Toujours oublié.
Toujours acheté vers 21h30 quand tu comprends que tu dors dehors, que les moustiques ont manifestement reçu ton emplacement GPS et que ton groupe sanguin est très demandé.
✅ LE COMPEED SACRÉ
Le vrai pilier.
Tu as des ampoules aux dimensions administratives, tu regrettes de ne pas avoir appris à marcher sur les mains et ta vie n’est que douleur.
Moment clé : tu enlèves la chaussure (silence), tu constates… « ah ouais quand même ».
Et là : pharmacie !
Mais le vrai spectacle, c’est la file d’attente.
Parce que ce n’est pas une file.
C’est un inventaire des erreurs humaines en temps réel.
Tu y trouves :
- le homard fluorescent, on sait plus si c’est le costume, la déshydratation ou l’énorme coup de soleil pris autour du costume qui choque le plus
- le type qui a tenté le pogo à 42 ans et qui découvre que le dos a une mémoire judiciaire
- le spécimen à la voix détruite façon Australopithèque enrhumé
- le survivant du food truck douteux qui a le ventre engagé dans une guerre civile depuis 3h17 la veille
- le gars qui tient une poche de glace contre sa nuque comme un vétéran de guerre. Il a vu des choses. Principalement IDLES sous 38 degrés.
Le panier du désespoir contient aussi :
- Doliprane (la cuite, la fatigue, les deux)
- sérum phy (yeux collés par la poussière, sinus qui mouchent du sable)
- pansements (une souche, la gravité, la chute)
- baume du tigre (pour survivre aux chiottes chimiques, sous le pif. De rien)
- préservatifs achetés avec une confiance injustifiée (optimisme tragique…)
- magnésium « pour récupérer ». Illusion de contrôle absolument fascinante…
Ici, personne n’est surpris, tout le monde savait mais personne n’avait anticipé.
En vrai, tu peux préparer un festival. Faire des listes. Te croire prêt.
Tu finiras quand même à la pharmacie.
Parfois pour toi.
Parfois pour ton pote qui « va très bien » mais transpire déjà la mort sociale.
Parce qu’un festival n’est pas un événement.
C’est une succession de petites erreurs parfaitement prévisibles et systématiquement ignorées.
Ce qui est la définition la plus honnête du festival.
Et la pharmacie de garde, ce n’est pas un commerce.
C’est le back-office du festival.
Le prestataire officiel de la réalité, ouvert jusqu’à 22h, contrairement à ton sens des priorités.
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