LE CLOWN DU 3e JOUR : LA CRÉATURE DES MARAIS ULTIME

SPECIMEN CLOWN DE FESTIVAL

(Série hivernale en attendant les migrations festivalières. Aujourd’hui : ce qu’il reste d’un clown quand une bonne idée dure trop longtemps. Une épave avec une perruque)

J’ai toujours de l’admiration pour la connerie bien réalisée. Celle qui commence toujours par une bonne idée. Et une série de très mauvaises décisions. Et beaucoup d’obstination.

Le clown en festival est mon archétype. Il attaque toujours frais. Décide de pas se changer pendant 3 jours. Et finit par faire peur aux gosses. Mais il tient. En dépit de la gravité et de la réalité. Et il mute. Inexorablement.

Pour finir en serpillière avec une perruque. Une apparition démoniaque. Ça ! Mais après essorage.

Salopette McDo collée à la vie.

Maquillage comme un camembert en plein soleil. Ça ne tient plus. Ça glisse.

Dans les cheveux : des dreads de boue. Il ressemble à un Uruk-hai frisé.

Aux pieds : une seule godasse. Une chaussette sale. L’autre a disparu. On ne pose pas de questions.

Il a la démarche d’un type qui est passé au micro-ondes.

Y’a plus de couleur. Plus de texture. Plus de direction artistique claire. Le projet a quitté le corps.

Il avance en crabe. Comme si tout allait bien. La gravité est une lutte de chaque instant.

Et là, on se demande : « Mais putain… Ça fait combien de siècles qu’il est là ? »

À vue de pif : 8 ans.

À vue d’odeur : 15 jours.

À vue de texture : depuis la création du festival. Clisson 2006, il était déjà là.

Et là arrive la vraie question. Ce n’est plus « qu’est-ce que c’est ? » mais : quel niveau de détermination il faut pour faire TOUT un festival comme ça ?

Démentielle.

LE VENDREDI

Le clown est propre. Le regard fier. Le concept. « Ça va être incroyable ».

C’est le pic de sa carrière. Tout le monde y croit. Lui compris.

À ce moment-là, tout est encore réversible.

Mais le soir il refuse la douche.

Par principe. Par flemme.

Il dit : « je vais gérer ».

Commence la descente aux enfers.

LE SAMEDI

Le clown doute.

L’humidité. Le camping.

Le costume qui perd des éléments.

Le tissu commence à durcir. Il se fige.

Le maquillage se mélange, coule dans les yeux. Pique. Il s’essuie. Le visage s’étale.

Il a chaud. Mais il ne peut rien enlever.

Il dort comme ça. Sur un matelas gonflable.

Ça macère. Again.

LE DIMANCHE

Il dit : « ça va ».

Mais ça va pas.

La transformation est terminée.

Il pue.

Pas un peu.

Pas « festival ».

Autre chose.

Mélange de : transpiration nucléaire, bière séchée, textile humide et erreur stratégique.

Les gens le sentent avant de le voir.

Le costume ?

Collé, fatigué, narratif.

Il ne s’enlève plus.

Il s’impose.

Il a absorbé de la sueur, de la bière, de la sauce kebab… et le manque d’amour-propre.

C’est un écosystème.

Il colle. Au sens propre.

Les bras collent au tissu.

Le tissu colle à la peau.

La peau colle à elle-même.

Tout fusionne.

Aux pieds : une seule godasse. Une chaussette sale.

L’autre ?

Perdue dans un pogo.

Abandonnée dans une flaque.

Sacrifiée à un moment qu’il ne peut plus dater.

Il continue quand même.

Parce qu’il ne peut plus faire autrement que d’aller au bout de sa connerie magistrale.

Mais le sourire a migré.

Il devient malaisant.

Il n’est plus à la bonne place.

Tu ne sais pas ce qui le maintient en vie.

La foi ? L’orgueil ? L’absence de plan B ?

Probablement tout ça à la fois.

Il avance.

Pas vite.

Pas lentement.

Comme quelqu’un qui a accepté.

Définitivement.

Et il a l’énergie de slamer encore.

Pas un slam normal.

Pas un truc porté par la foule, l’énergie, la vie.

Non.

Un slam mou.

Et surtout : ce regard.

Pas vide.

Pas présent.

Autre.

Et il rit.

Nerveusement.

Mauvais signe.

Là, il ne fait plus rire.

Il fait peur.

Il aurait pu arrêter.

Changer.

Respirer.

Redevenir quelqu’un.

Il ne l’a pas fait.

Il a traversé le festival.

En clown.

Jusqu’au bout.

Maintenant il flotte.

À ce stade, on ne regarde plus un gars déguisé.

On regarde une entité.

Mythologique.

Et quelque part… on respecte.

Partager