Cartographie de fosse
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LaFosseuse
LE FILMEUR PERPÉTUEL OU LA PURGE ARCHIVISTE
(Série hivernale en attendant la migration en fosse : aujourd’hui le filmeur vertical, l’homme qui pense documenter l’Histoire alors qu’il archive du néant.)
On est d’accord qu’on veut tous une photo. 40 secondes de vidéo. Un souvenir. Ok. Je dis ok. Là, je parle du filmeur vertical fixe. La purge immobile. L’emmerdeur alpha.
Il ne tient pas un téléphone. Il brandit un monument.
Bras tendus. Coudes verrouillés. Posture christique. On dirait qu’il présente une offrande à un dieu Wi-Fi.
Positionnement stratégique
Toujours pile dans ton axe visuel.
Toujours à la hauteur exacte qui transforme ton concert en séance de cinéma pirate.
Tu es venue voir un spectacle vivant.
Tu assistes à la première mondiale de « Concert vu à travers un Samsung ».
Signes cliniques
- Filmer TOUT.
L’intro. Les balances. Le noir. Les applaudissements. Les discussions. Le mec bourré qui gueule SLAYERRRR alors que Slayer joue pas. Ou a 10 000 km. Faudra qu’on en parle de lui un jour d’ailleurs. - Ne jamais baisser les bras.
Jamais. Même pendant les moments calmes. Même pendant les moments où il n’y a rien. - Penser que son cadrage est crucial pour l’Histoire. (Non.)
Le plus insupportable
Ce n’est pas qu’il filme. C’est qu’il bloque.
Il transforme la fosse en open space lumineux. Une forêt de rectangles blancs. Un rideau LED non sollicité.
Tu veux voir le guitariste ?
Regarde son écran.
Tu veux voir la basse ?
Regarde son écran.
Tu veux vivre le moment ?
Désolée.
Il est en train de l’archiver pour personne.
Scène type
Le riff démarre. La foule hurle. Toi, tu sautes.
Et devant toi :
- deux avant-bras tremblants
- un téléphone qui bouge
- un focus raté
- un son saturé
Résultat final :
- vidéo floue
- son compressé
- cadrage coupé au niveau des genoux
- et 47 vues dont 39 de lui
Le mythe du souvenir
« C’est pour le souvenir. » Très bien. Parlons-en.
Dans 48 heures :
- la vidéo sera dans la galerie
- non montée
- non regardée
- nommée VID_7843.MP4
Dans deux semaines :
- elle sera noyée entre une photo de l’emplacement de son parking
- une capture d’écran météo
- et une photo floue d’un chat
Dans six mois :
- il ne saura plus quel concert c’était
- il hésitera entre 2024 et 2025
- il dira « faudrait que je fasse le tri »
- il ne fera pas le tri
Dans deux ans :
- il changera de téléphone
- le transfert plantera
- il perdra la moitié des fichiers
- dont ce chef-d’œuvre tremblant de 6 minutes 42
Et le pire ?
Lui-même ne regardera jamais cette vidéo mal cadrée, avec un son écrasé comme un MP3 128 kbps de 2003 et les cris de ton voisin qui hurle faux.
Personne ne la regardera.
Pas lui.
Pas ses amis.
Pas l’Histoire.
Sa vidéo va finir :
- jamais re-regardée
- compressée par Meta
- avec un son de boîte à chaussures
- 12 vues dont 4 bots
- et un commentaire de son cousin
Voilà la vérité.
Il ne capture pas un souvenir. Il capture un bruit. Mais nous, on aura regardé ton écran au lieu de la scène.
Voilà le vrai bilan carbone émotionnel.
Règle de survie fossière
On ne jette pas le téléphone.
On ne le pousse pas.
On respire.
Mais intérieurement, oui, on joue à « vole petit portable, tu es un téléphone liiiibre ».
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