LA GRANDE ROUE, OU COMMENT SURÉLEVER LA BÊTISE SANS JAMAIS PRENDRE DE HAUTEUR
(Série d’observation hivernale en attendant les migrations festivalières. Aujourd’hui : la grande roue, ou le panorama du vide, l’ascension inutile, et la descente morale)
En festival, il y a des gens qui veulent être devant. Il y a des gens qui veulent être au milieu. Il y a des gens qui veulent survivre jusqu’au dernier concert.
Et puis il y a ceux qui montent.
La grande roue, c’est l’idée géniale qu’a eue quelqu’un un jour en se disant : « Et si on éloignait encore un peu plus les gens de la musique, mais verticalement ? »
Un manège. Dans un festival de musique. Déjà, rien que ça, c’est suspect.
La grande roue n’est pas là pour écouter. Elle est là pour regarder sans participer. C’est la Zone Chill qui a pris de l’assurance et demandé un permis de construire.
Scène 1 : La promesse
On te vend une vue d’ensemble. Un moment suspendu. Une respiration.
Tu paies pour monter au-dessus de tout : du son, des corps, de la sueur, de la vie.
Tu crois prendre de la hauteur. En réalité, tu te mets hors-jeu.
Scène 2 : L’embarquement
La file est longue. Très longue.
Des gens excités comme s’ils allaient vivre quelque chose. Ils sourient déjà. Ils tiennent leur téléphone. Ils sont prêts.
Pas à ressentir. À documenter leur vie pour les réseaux sociaux.
Et il y a ceux qui montent juste parce que c’est le seul siège disponible. Eux, je comprends. Ça fait juste cher le siège en plastique moulé.
Scène 3 : L’ascension
Ça monte lentement. Trop lentement.
La musique devient un vague bourdonnement. Les basses disparaissent.
Ton corps n’est plus sollicité. Tu entends enfin ton cerveau. Et c’est rarement une bonne nouvelle.
Scène 4 : Le sommet
Voilà. Tu y es. Tu fais « oh ».
Tu vois tout. Et c’est décevant.
La scène est petite. La foule est un décor. Le concert est devenu une illustration.
Tu prends une photo. Évidemment. Une photo de dos à la musique. Une photo où tu es là, mais pas vraiment. Une photo qui prouve surtout que tu n’étais pas en bas.
Scène 5 : Le vide intérieur
Ce moment où tu comprends.
Il ne s’est rien passé. Pas de frisson. Pas de choc. Pas de souvenir corporel.
Juste une rotation. Un tour complet de rien.
Scène 6 : La descente
Tu redescends doucement. Comme ton estime de toi.
Tu retrouves le sol. Le bruit. Les corps. Mais quelque chose a glissé.
Tu es devenue commentatrice.
Tu dis « c’était sympa ».
Phrase morte. Phrase de fin.
Conclusion
La grande roue n’est pas une attraction. C’est une extraction.
Elle t’extrait du son. Du danger. Du vivant.
Si la Zone Chill est l’endroit où ton âme met des tongs, la grande roue est l’endroit où elle les met en hauteur, avec un filtre, une légende et zéro souvenir.
Sur l’échelle universelle de la connerie, elle se situe juste en dessous de la trottinette avec un siège.
Moins honnête. Plus photogénique. Tout aussi inutile.
Bienvenue dans le flan panoramique.
J’en parle d’autant plus sereinement que j’ai fait le tour de grande roue. Et c’est exactement ce que je décris.
À suivre.
Demain : le spécimen de fosse universel. Le barbu torse-poil.
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