LA FAUNE DU CAMPING OU POURQUOI L’HUMANITÉ N’AURAIT JAMAIS DÛ ÊTRE LIVRÉE SANS NOTICE

ILLUSTRATION CARTO LES CAMPEURS

(Série d’observation hivernale en attendant les migrations festivalières. Aujourd’hui : les espèces qui peuplent les campings de festival. Certaines sont inoffensives. D’autres moins.)

À la reprise des festivals, on repart en camping. Avec enthousiasme et larmes à l’œil de joie. Confiance intacte. C’est touchant. Parce qu’on aime ça. Vraiment. Mais.

On a oublié ce qu’est réellement un camping de festival : une expérience sociale grandeur nature visant à déterminer combien de temps un être humain peut fonctionner avec :

✅ quatre heures de sommeil,
✅ trois bières tièdes dès 9h du mat,
✅ une douche approximative,
✅ des chiottes bouchés,
✅ et un voisin qui joue du djembé à minuit.

Le camping de festival est un concentré d’humanité.

Pas la partie la plus éclairée.

L’autre.

La partie éclatée au sol.

Dont je fais glorieusement partie. Je vous rassure.

✅ Celle qui oublie ses chaussures.
✅ Qui dort dans une brouette.
✅ Qui cuisine des rognons à 3h du matin.
✅ Qui cherche sa tente pendant deux heures alors qu’elle est devant lui.
✅ Qui pense sincèrement qu’une enceinte JBL est un service rendu à la collectivité.

➡️ LE SACRIFIÉ DE LA VEILLE

15h : installation du camping.

16h : première bière.

16h12 : deuxième bière.

18h15 : l’histoire devient floue.

Le lendemain matin, on le retrouve dans sa tente, à côté de sa tente, sous une table, sur le toit des sanitaires ou utilisant un cubis de rosé regonflé comme oreiller ergonomique (on vous voit !).

Certaines études suggèrent qu’il a effectivement assisté à plusieurs concerts.

Aucune preuve définitive n’a cependant pu être produite.

Le dimanche, il raconte : « C’était énorme. »

Question : « Qu’as-tu vu ? »

Réponse : « Je sais pas. »

➡️ LE TAZ

Le Taz (j’y reviens) est déjà chaud pendant le montage des tentes.

Il monte pas d’ailleurs.

Il attend de revenir à 2h du mat pour le faire dans le noir.

Et emmerder tout le monde.

Personne ne sait pourquoi.

À 11h : il ouvre une bière.

À 14h : il est torse nu.

À 2h du matin, il hurle : « VOUS ÊTES CHAUDS LES MORTS ??? »

À 8h : il distribue des chouquettes.

À 10h : il joue de la trompette.

Le Taz défie actuellement la médecine, la biologie et plusieurs conventions européennes.

➡️ LE SHERPA

Le Sherpa transporte l’équivalent logistique d’un petit pays.

Il avance sous une tente, une glacière, trois packs d’eau, un duvet, une batterie, une chaise et une souffrance visible.

Au départ tout le monde se moque de lui.

Deux heures plus tard tout le monde lui emprunte quelque chose.

➡️ LE COLONISATEUR PMU

Le Colonisateur n’a pas monté un campement.

Il a créé une commune autonome.

On trouve chez lui une table, un frigo, quatre chaises, une guirlande, un apéro permanent, parfois un tapis.

Le campement ressemble à un croisement entre un PMU de départementale et une annexe de Conforama.

➡️ LE CONSERVATEUR DU PATRIMOINE

Le type qui arrive avec du matériel transmis sur plusieurs générations.

Sa tente possède une odeur de Kro, trois réparations invisibles, deux couches de nostalgie et probablement une participation à Mai 68.

Le montage nécessite une heure, deux personnes, trois jurons et parfois une notice rédigée sous Giscard.

Le plus drôle ?

Il est heureux.

Parce que pour lui :

Une tente neuve : méfiance.
Une tente qui fuit un peu : caractère.
Une tente qui sent le moisi : histoire.
Une tente qui manque de pièces : légende.

➡️ LE PIÉGEUR INVOLONTAIRE

Le Piégeur Involontaire est persuadé d’avoir monté une tente.

En réalité, il a construit un dispositif défensif anti-infanterie.

Son installation comprend généralement une sardine qui dépasse, deux tendeurs noirs invisibles, trois cordes placées à hauteur de tibia et un optimisme totalement injustifié.

Le jour, tout semble normal.

Puis arrive la nuit.

À 2h17, un festivalier rentre des toilettes.

Trois secondes plus tard, le camping découvre qu’un adulte peut effectuer une roulade involontaire en tongs tout en inventant des insultes inédites.

➡️ LE JBLMAN

Espèce invasive.

Reconnaissable à son enceinte JBL possédée.

8h13 : de la hardtek industrielle enregistrée dans un bunker néerlandais.

17h : un remix grindcore des Lacs du Connemara.

2h du matin : un set de techno allemande de 47 minutes dont personne ne sait s’il s’agit encore de musique ou d’un appel au meurtre.

➡️ LE CHERCHEUR DE TENTE

Le Chercheur de tente apparaît généralement vers 3h du matin.

Il avance lentement.

Titube.

Observe l’horizon.

Puis dit à un inconnu : « Je cherche ma tente. Ma tente est bleue. »

Information totalement inutilisable.

Le camping entier est bleu.

Lui aussi.

Le Chercheur de tente est convaincu que cette indication constitue une adresse, un système GPS, un plan cadastral ou un repère astronomique fiable.

Le Chercheur finit souvent par retrouver une tente.

La probabilité qu’il s’agisse de la sienne reste faible.

➡️ LE TAXEUR

Le Taxeur possède une faculté unique.

Il n’a jamais de bière, de feu, de PQ, de chargeur, de clope, de bouffe ni parfois de tente identifiable.

Et pourtant il survit.

Le Taxeur constitue à lui seul la preuve que le parasitisme est une stratégie évolutive viable.

➡️ LE BARDE

Espèce sonore migratrice.

Le Barde possède toujours une guitare sèche, un djembé, un harmonica, un ukulélé ou tout autre instrument que personne n’avait demandé.

Son habitat naturel est constitué de quatre bières, trois personnes trop polies pour partir et un cercle de chaises de camping.

Le Barde est persuadé d’offrir un moment magique.

Le reste du camping trouve le temps long.

➡️ LE COUPLE GLU

Le Couple Glu s’embrasse pendant les balances, pendant les concerts, pendant les changements de plateau et probablement pendant les exercices d’évacuation incendie.

Mais surtout, le Couple Glu est très démonstratif.

La nuit, le camping découvre que la toile d’une Quechua possède les propriétés acoustiques d’un mouchoir humide.

Je rentre pas dans les détails.

Moi.

➡️ LE CONTEMPLATIF

Pendant que ça hurle, ça court, ça tombe, ça brûle et qu’un Viking en kilt traverse le camping, il reste assis.

Immobile.

Bière à la main.

Le festival se déroule autour de lui.

Parfois il juge inutile d’aller voir les concerts.

Il est là pour camper et observer.

➡️ LE CUISINIER DES ENFERS

Le Cuisinier des Enfers n’utilise pas le camping pour dormir.

Il l’utilise pour cuire des trucs qui puent : chorizo, andouillette, oignon, sardine, curry, fromage fondu ou expérience gouvernementale.

Le plus fascinant ?

Le Cuisinier des Enfers ne mange jamais seul.

Très vite apparaissent deux voisins, un type perdu, un Taxeur et quelqu’un qui sent l’odeur depuis le secteur B.

➡️ LE PRÉPARATEUR COMPULSIF

Cousin du Survivaliste.

Mais différent.

Le Survivaliste se prépare à l’apocalypse.

Le Préparateur Compulsif se prépare au démontage.

Pour partir vite.

On le reconnaît à une phrase :

« J’ai déjà commencé à ranger. »

Le samedi.

Le dimanche matin, sa tente est déjà vide.

Son sac est fermé.

Ses vêtements sales sont triés.

Sa voiture est orientée vers la sortie.

Il refuse de vivre l’effondrement logistique du dernier jour.

➡️ LE VOISIN DIPLOMATIQUE

Il est omniprésent mais discret.

Il apparaît à l’installation.

Il dit : « Salut les voisins. »

Puis : « Si vous avez besoin d’eau, de PQ ou d’un chargeur… »

Le dimanche, il garde la glacière de trois personnes qu’il ne connaissait pas jeudi.

Il surveille une tente.

Récupère un téléphone.

Prête du gaffer.

Explique où sont les douches.

Le biome camping fonctionne en grande partie grâce à lui.

On le remercie.

➡️ LE MAUVAIS ACHETEUR

Le type qui arrive avec un tipi de la Grande Récré, un duvet Bob l’Éponge trop fin, un matelas percé, une chaise qui casse, une bâche trop petite.

C’est le gars qui croyait avoir acheté une tente normale.

C’était en fait une tente pop-up pour enfant.

Résultat : le torse dans la tente et le reste du corps dans la poussière.

Et malgré ça :

« Meilleure semaine de ma vie. »

➡️ LE MAL RÉVEILLÉ

Le Mal Réveillé apparaît généralement entre 7h30 et 10h.

Le corps est sorti de la tente.

L’âme est restée à l’intérieur.

Reconnaissable à un café tiède dans une main, un regard vide dans l’autre et une démarche évoquant un meuble qu’on déplace sans précaution.

Le Mal Réveillé ne parle pas immédiatement.

Il produit d’abord plusieurs sons préparatoires :

« Pffff… »
« Ah putain… »
« Ouh là… »
« J’ai plus vingt ans. »

À ce stade, son cerveau tente encore de répondre à plusieurs questions fondamentales :

Où suis-je ?

Quel jour sommes-nous ?

Pourquoi mon dos fait-il ce bruit ?

Qui ronfle dans ma tente ?

Est-ce que j’ai vraiment mangé cette merguez à minuit ?

Le Mal Réveillé observe l’horizon pendant plusieurs minutes.

Sans objectif.

Sans émotion.

Comme un vétéran revenu d’un conflit qu’il ne comprend pas lui-même.

On le retrouve souvent assis sur une glacière, tenant un gobelet vide depuis dix minutes ou fixant une chaussette qui n’est probablement pas la sienne.

Le plus fascinant ?

Le Mal Réveillé sait parfaitement qu’il va recommencer le soir même.

Aucune mesure préventive n’a jamais été observée sur le terrain.

C’est vous.

C’est moi.

C’est nous.

Et si tu lis ceci dans une chaise Quechua avec un café froid à la main, tu sais déjà que j’ai raison.

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